Vieillir, être une femme ou un homme : le genre, nouvel enjeu de l’accès aux soins des seniors ?


25/09/2025

Quand le genre façonne le vieillissement : une double peine invisible

Le vieillissement n’efface pas les inégalités, il les rend souvent plus aiguës. Parmi les grandes fractures du système de santé, celle liée au genre demeure sous-estimée. Pourtant, à l’heure où la France compte près de 20 millions de plus de 60 ans (INSEE, 2023), dont 60% sont des femmes, la question du genre dans l’accès aux soins des seniors oblige à interroger nos certitudes et nos politiques publiques.

Le fait d’être un homme ou une femme à un âge avancé ne se résume pas à une question biologique. Les parcours de vie, la précarité économique, la nature des pathologies, la qualité de l’accompagnement social, l’exposition au risque de dépendance, autant de réalités marquées au sceau des stéréotypes et des normes de genre, et qui influencent profondément la capacité à accéder à des soins adaptés, en temps voulu, dans des conditions dignes.

Des inégalités de santé dès la retraite : état des lieux chiffré

  • L’espérance de vie : Les femmes vivent plus longtemps (85,2 ans en 2022 contre 79,3 ans pour les hommes, INSEE), mais elles connaissent une plus grande durée de vie avec des incapacités. En France, à 65 ans, l’espérance de vie sans incapacité est de 11,8 ans pour les femmes, contre 10,3 ans pour les hommes (Drees, 2023).
  • Pauvreté et pension : Près de 17% des femmes retraitées vivent sous le seuil de pauvreté, contre 11% des hommes (Éric Le Boucher, France Stratégie, 2022). Les pensions de retraite des femmes restent inférieures de 40% à celles des hommes (rapport du Conseil d’orientation des retraites, 2022).
  • Accès aux soins : D’après l’Assurance Maladie, 18% des seniors déclarent avoir renoncé à des soins pour raisons financières en 2022, ce taux montant à 22% chez les femmes âgées veuves ou isolées (rapport Défenseur des Droits, 2023).

Ces chiffres dessinent un paysage où les femmes, en cumulant précarité économique et santé plus fragile, sont plus exposées au non-recours aux soins, aux délais d’attente, et à l’isolement médical.

Patrons de maladies, stéréotypes médicaux : des diagnostics différenciés

La médecine a historiquement construit ses savoirs sur une “norme masculine” : cette vision persiste dans la prise en charge médicale des seniors. Quelques exemples emblématiques :

  • Ostéoporose : Trop souvent considérée comme une maladie “féminine”, elle reste sous-diagnostiquée et sous-traitée chez les hommes, bien que 20% des fractures ostéoporotiques concernent ces derniers (Inserm, 2021).
  • Cardiopathies : Chez la femme âgée, les symptômes d’infarctus sont plus atypiques, et le retard de diagnostic est avéré. Selon la Société française de cardiologie, les femmes de plus de 65 ans reçoivent 30% moins d’angioplasties que les hommes pour un syndrome coronarien aigu (2022).
  • Douleur et anxiété : Les plaintes de douleur, d’insomnie ou d’angoisse sont plus souvent “psychologisées” chez les femmes, ce qui retarde la recherche de causes organiques et la mise en œuvre de traitements adaptés (HAS, 2020).

De sorte que non seulement le genre influence la prévalence des maladies, mais aussi la façon dont elles sont prises en charge dans la relation soignant-soigné.

Isolement, précarité, discriminations croisées : l’impact silencieux sur les femmes âgées

Les femmes sont surreprésentées parmi les seniors isolés : d’après l’enquête MONALISA (2022), 58% des personnes âgées “en situation de mort sociale” sont des femmes, majoritairement veuves et avec un faible niveau de ressources. Leur accès aux soins devient alors tributaire :

  • Du soutien familial ou de voisinage
  • De la mobilité réduite (le non-accès aux transports, la crainte de sortir seule)
  • Du coût des services à domicile (restant plus souvent à charge des femmes)
  • Du rapport à la technologie (biais dans les outils numériques, difficultés à s’approprier les démarches de télémédecine)

Ce cumul d’obstacles concrétise une “double voire triple peine” pour les femmes : fragilité médicale, précarité, solitude. Leur vulnérabilité face au système de santé n’est donc pas uniquement une question individuelle, mais bien systémique et structurelle.

Et les hommes ? Invisibilité et tabous de la santé au masculin

L’enjeu des hommes seniors, pour sa part, se cache souvent derrière l’idée d’une plus grande “autonomie”. Pourtant :

  • L’espérance de vie sans incapacité des hommes est plus courte.
  • Ils ont un taux de suicide plus élevé à partir de 75 ans (27 pour 100 000 chez les hommes contre 6 pour 100 000 chez les femmes, Santé publique France, 2021).
  • Ils recourent moins aux services de prévention (dépistages, bilans de santé), et consultent plus tardivement, notamment en santé mentale.

La norme sociale des hommes “forts” et autonomes joue comme un inhibiteur de débats sur la dépendance, la sexualité, la dépression ou la douleur chronique. Ainsi, leur accès aux soins est aussi entravé par la honte, la peur du stigmate et la faible intégration dans les dispositifs d’accompagnement.

Le cas particulier des minorités de genre et des personnes LGBT+ âgées

L’accès aux soins des seniors LGBT+ reste marqué par la peur de discriminations, la réticence à révéler leur orientation ou parcours, notamment en EHPAD ou en consultation. Selon l’IFOP (2023), 42% des personnes LGBT+ de plus de 60 ans craignent d’être stigmatisées dans leur parcours de soins. Le manque de formation du personnel, l’absence de repères inclusifs et la précarité financière aggravent ces freins.

Le poids des politiques publiques et des dispositifs locaux : quels leviers ?

  • CMU-C et Complémentaire Santé Solidaire : des outils largement féminisés, mais dont le non-recours reste important − notamment par méconnaissance ou défiance vis-à-vis de l’administration (ONPES, 2023).
  • Tables de coordination gérontologiques locales : elles permettent de tisser du lien interprofessionnel, de repérer les seniors isolés, mais manquent de moyens pour traiter la spécificité des inégalités de genre.
  • Actions de proximité : les visites à domicile par infirmier·ère·s ou l’aide alimentaire ciblent majoritairement les femmes âgées, mais restent limitées aux zones urbaines denses.
  • Promotion de la santé mentale : malgré des campagnes récentes, l’offre de proximité de psychologues ou groupes de parole en faveur des hommes seniors demeure très faible (Rapport IGAS 2022).

En matière d’urbanisme, la question du genre n’est quasiment jamais intégrée dans la conception des lieux de santé, des dispositifs de transport adapté ou de l’espace public. De trop rares villes agissent sur le repérage des “zones blanches” en accès aux soins : Paris, Nantes, Strasbourg, Marseille ont lancé des schémas d’inclusion des femmes âgées dans les Conseils locaux de santé, mais la démarche reste embryonnaire.

Des solutions innovantes émergent

  • Collectifs citoyens : Le programme “Femmes & Santé” (Gérontopôle Nouvelle-Aquitaine) propose des ateliers de médiation santé spécifiquement orientés vers les femmes isolées.
  • Formations des soignants au genre et à l’âgisme : De plus en plus de maisons de santé pluridisciplinaires intègrent des modules sur la prise en compte des parcours sexués de santé.
  • Expérimentations locales : À Besançon, le projet “Hommes à l’écoute” vise à inciter les seniors masculins à parler de santé mentale, via des groupes d’entraide et des médiateurs masculins formés.
  • Sensibilisation et lutte contre la précarité énergétique : Des mairies tentent de croiser aides à domicile, repérage de la pauvreté cachée et programmes d’accès au numérique.

Changer de regard, changer de pratiques : recommandations pour un accès aux soins inclusif

  • Intégrer la dimension du genre dans toutes les politiques de vieillissement, notamment dans les contrats locaux de santé.
  • Former les professionnels de santé à la reconnaissance des signaux faibles et des biais de genre dans l’expression des symptômes et la relation de soin.
  • Développer des programmes de prévention ciblés, en particulier autour de la santé mentale masculine et de la lutte contre l’isolement féminin.
  • Fluidifier l’accès aux droits sociaux par des démarches simplifiées, du portage de droits à la médiation administrative, en zones fragilisées.
  • Favoriser la mixité des espaces collectifs, associatifs et numériques, pour casser l’isolement et la “non-mixité” subie du vieillissement urbain.

Vieillir dignement, un défi collectif à repenser

Le genre n’est pas un facteur annexe du vieillissement, il en structure les injustices les plus insidieuses. Comprendre l’impact du genre sur l’accès aux soins, c’est ouvrir la porte à une société où le vieillissement ne signifie plus précarité, invisibilité ou renoncement, mais dignité, accompagnement sur mesure et pouvoir d’agir. Ce n’est pas seulement affaire de droits, mais de démocratie sociale.

Faire reculer les effets du genre dans l’accès aux soins des seniors, c’est s’attaquer à la racine de bien des inégalités territoriales, économiques et relationnelles qui gangrènent notre système. Plutôt que des réponses de façade, c’est une révolution discrète du regard, des pratiques et des politiques qui s’impose : à l’écoute des vécus de chacun·e, et au service du bien vieillir… pour tous, et pour toutes.

Pour approfondir :

  • Haute Autorité de Santé : Prise en charge du patient âgé
  • Rapport du Défenseur des droits, L’accès aux soins dans les territoires, 2023
  • Conseil d’Orientation des Retraites, Les inégalités de pension selon le sexe, édition 2022
  • INSEE, Tableaux de l’économie française, édition 2023
  • Rapport France Stratégie, Pauvreté, isolement et genre : quels enjeux pour les plus de 60 ans ?, 2022

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