Travail, genre et vieillissement : comment nos parcours professionnels façonnent la seconde partie de la vie


13/09/2025

Les inégalités de parcours professionnels, racines d’un vieillissement différencié

Le constat s’impose d’emblée : dans les sociétés occidentales, la vie professionnelle n’est pas une traversée uniforme, ni en durée, ni en nature. Les études en France comme à l’international (OCDE, Drees, INSEE) montrent aux yeux de tou.te.s que les hommes et les femmes ne connaissent ni les mêmes métiers, ni les mêmes conditions de travail, ni les mêmes niveaux de rémunération, et que ces différences dessinent, années après années, des vies vieillissantes inégales, jusqu’à influencer l’espérance de vie en bonne santé ou l’accès à une retraite décente.

Selon la Drees (2023), à 60 ans, les femmes françaises ont en moyenne travaillé 3 ans de moins que les hommes, mais cumulé davantage d’années hors emploi pour s’occuper d’un proche ou d’un enfant. Une réalité qui n’est pas anodine lorsqu’on examine les conditions de sortie de la vie active et leurs conséquences très concrètes sur la santé, le bien-être et la précarité.

Des carrières fragmentées, des droits inégaux

Emplois à bas salaire, temps partiel subi : un piège structurel

Une des données clefs qui frappe : 80 % des emplois à temps partiel en France sont occupés par des femmes, dont une majorité subissent ce temps partiel plus qu’elles ne le choisissent (INSEE, 2021). À 65 ans, les effets cumulatifs sont nets : carrières hachées, salaires moindres, moindres cotisations retraite, moindres protections sociales. Ce mécanisme n’est pas propre à la France ; on le retrouve dans toute l’Europe (Eurostat, 2022).

  • En France, les femmes perçoivent en moyenne une pension de retraite inférieure de 38,6 % à celle des hommes (Drees, 2023).
  • Les interruptions ou réductions d’activité dues à la maternité ou à l’aide informelle aux proches pénalisent la validation de trimestres retraite, mais aussi la constitution d’un réseau professionnel, d’une identité sociale valorisante.
  • Parmi les allocataires du minimum vieillesse (ASPA), 57 % sont des femmes – proportion qui augmente avec l’âge.

Des métiers pénibles, une santé mise à l’épreuve

La pénibilité du travail, largement étudiée, n’est pas une fatalité partagée dans les mêmes proportions par tous les travailleurs et travailleuses. Si une grande partie des hommes exercent des métiers réputés physiquement pénibles (BTP, industrie), les femmes sont très majoritaires parmi les emplois peu qualifiés et usants — auxiliaires de vie, aides-soignantes, agents d’entretien, caissières. Ces métiers « du soin », non seulement sous-payés, exposent à des risques élevés de troubles musculo-squelettiques, d’accidents, d’épuisement moral.

Selon l’Inserm (2022), près de 65 % des aides à domicile de plus de 55 ans rapportent au moins une maladie chronique ou douleur persistante. Pourtant, l’accès aux dispositifs de prévention et d’adaptation des postes reste très limité dans ces professions féminisées, marquées aussi par la précarité de l’emploi.

L’impact différencié sur la santé et l’espérance de vie

Le fait de cumuler des emplois précaires, pénibles ou à temps partiel, conditionne la santé des femmes comme celle des hommes, mais selon des modalités spécifiques. Trois mécanismes principaux expliquent cette divergence :

  1. L’exposition inégale aux risques professionnels : Certains risques demeurent invisibilisés (ex : stress lié à la logistique et au soin, exposition continue aux agents chimiques dans le secteur du nettoyage).
  2. L’absence ou la faiblesse des filets de sécurité : Moindre couverture maladie complémentaire, difficulté d’accès aux arrêts de travail ou à la prévention.
  3. L’accumulation, au fil des décennies, des effets des discriminations salariales et organisationnelles sur les ressources de la vieillesse : Moins d’épargne, moins de patrimoine, dépendance accrue à la solidarité familiale ou publique.

Si l’espérance de vie des Françaises reste plus élevée que celle des Français (en 2023 : 85,3 ans contre 79,4 ans selon l’INSEE), l’espérance de vie en bonne santé est beaucoup moins favorable : à 65 ans, seules 53 % des femmes se déclarent en bonne santé contre 59 % des hommes (Eurostat, 2022). Vieillir plus longtemps, oui, mais avec davantage de limitations fonctionnelles, de maladies chroniques, d’isolement matériel ou social.

Retraites et précarités : les séquelles différées de la vie active

Retraites féminines face à la précarité

Le niveau des pensions de retraite cristallise une partie de ces inégalités construites sur toute une vie. Les politiques de solidarités familiales pèsent encore, malgré quelques réformes récentes : droits dérivés du conjoint, majorations pour enfants, dispositifs de compensation qui restent toutefois insuffisants pour garantir l’autonomie financière des retraitées.

Derrière les chiffres, la précarité concrète s’incarne dans des options limitées :

  • Choix contraint de conserver un emploi, même à temps partiel, au-delà de 65 ans pour compléter des pensions trop faibles.
  • Difficulté à financer une aide à domicile, un logement adapté ou des soins non remboursés, source d’exclusion silencieuse.
  • Augmentation de la monoparentalité "âgée", phénomène émergent, surtout dans les territoires urbains populaires.

L’étude de la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse (CNAV, 2023) l’illustre : à Paris, près de 20 % des femmes âgées de plus de 75 ans vivent sous le seuil de pauvreté, un taux supérieur de 8 points à celui des hommes du même âge.

Héritage, logement et dépendance

Dans la vieillesse, l’accès au logement et à un environnement protecteur reste fortement genré. Les femmes âgées vivent plus souvent seules, dans des logements petits, anciens, parfois mal adaptés. Or, la moindre valorisation de leur trajectoire professionnelle se traduit aussi par une moindre capacité à accéder à la propriété ou à demeurer dans des quartiers attractifs. Ce cumul de désavantages nourrit un cercle vicieux : le risque d’isolement, le renoncement aux soins, un moindre pouvoir d’agir sur ses conditions de vie.

Anticiper et corriger : quelles pistes pour une société plus égalitaire face au vieillissement ?

Les leviers d’actions existent et impliquent un changement de regard mais aussi de pratiques publiques et privées, dès le cœur du monde du travail :

  • Promotion de carrières continues et sécurisées pour toutes et tous, afin de réduire la fragmentation des droits cumulés (par exemple : droit à la portabilité des droits sociaux, meilleure prise en compte des temps partiels subis).
  • Valorisation des métiers "essentiels" à forte dimension de soin, y compris par des politiques salariales rehaussées et une reconnaissance de la pénibilité adaptée aux réalités du terrain.
  • Renforcement des dispositifs de prévention et d’adaptation au travail vieillissant, pour limiter la casse santé dès 50 ans, quel que soit le genre et le secteur.
  • Lutte ciblée contre les stéréotypes de genre à l’embauche, dans la progression de carrière et dans la répartition des temps familiaux.
  • Réforme résolue de la retraite, intégrant les réels parcours de vie et valorisant concrètement les périodes de prise en charge familiale ou sociale.

À plus court terme, les politiques d’inclusion dans la ville – tarification sociale de l’habitat adapté, accès généralisé aux soins de proximité, mobilisation des associations de quartier – peuvent, dès aujourd’hui, atténuer les conséquences des parcours professionnels différenciés.

Indicateurs Femmes (France, 2023) Hommes (France, 2023) Source
Pension de retraite moyenne (brut mensuel) 1 160 € 1 890 € Drees
Part d'emplois à temps partiel (%) 28,7 8,1 INSEE
Espérance de vie à 60 ans (ans) 27,2 22,6 INSEE
Espérance de vie en bonne santé à 65 ans (ans) 10,4 10,6 Eurostat

Penser le vieillissement par le prisme du genre, un impératif collectif

Les trajectoires professionnelles ne sont jamais neutres ou naturelles. Elles se construisent au croisement de normes sociales, de politiques publiques et de réalités économiques parfois hostiles aux parcours féminins. Intégrer pleinement l’analyse des genres dans les politiques de prévention, d’inclusion urbaine, d’accompagnement à l’autonomie, c’est se donner les moyens d’un vieillissement digne, choisi, et non subi. Ce n’est pas seulement une affaire de justice ; c’est un levier concret de santé publique, de cohésion et d’innovation sociale.

Une société qui anticipe et corrige ces écarts structurels dès aujourd’hui, c’est une société qui permet à toutes et à tous de vivre l’âge non pas comme une épreuve mais comme une transition soutenue, respectée et choisie, quels que soient son métier d’hier ou ses fragilités d’aujourd’hui.

En savoir plus à ce sujet :