Regards croisés sur les représentations culturelles : comprendre pour mieux agir


06/07/2025

D’où viennent les représentations culturelles ?

Une représentation culturelle regroupe l’ensemble des croyances, valeurs et images partagées au sein d’un groupe. Anthropologues et sociologues (Durkheim, Moscovici) soulignent leur rôle central dans l’organisation des sociétés : elles servent à donner du sens, à stabiliser les attentes et à orienter les conduites. Ces représentations se construisent à travers :

  • L’histoire collective : héritages coloniaux, épisodes fondateurs, mémoire commune – par exemple, la place de l’État-providence dans la société française.
  • Les normes sociales : ce qui « se fait » ou « ne se fait pas », codifié par la famille, l’école, la religion ou les pairs.
  • Les médias et la culture populaire : cinéma, télévision, réseaux sociaux, qui propagent images et stéréotypes.
  • Les institutions : lois, politiques publiques, dispositifs éducatifs, qui peuvent renforcer ou contester ces représentations.

Cette construction n’est ni figée ni homogène : une même société agrège des visions plurielles, qui évoluent parfois rapidement, au gré des débats publics ou des crises.

Vieillissement : des visions qui s’opposent et dessinent les politiques

La manière dont on envisage la vieillesse varie fortement selon les sociétés. Entre valorisation, tolérance ou rejet, ces différences ont des impacts très concrets.

Représenter la vieillesse : de la sagesse à la charge

  • Dans certains pays asiatiques (Japon, Corée, Chine), les personnes âgées sont fréquemment perçues comme des dépositaires de sagesse. Le concept de filial piety (piété filiale) structure des obligations sociale et morale envers les aînés. Cela se traduit par un soutien intergénérationnel fort : ainsi, selon l’Organisation mondiale de la santé, en Chine rurale, plus de 80 % des personnes âgées vivent au sein de la famille élargie (OMS, 2020).
  • Dans d’autres aires culturelles, notamment en Occident, la vieillesse est parfois associée à la perte, à la dépendance et à la marginalisation. En France, une étude de la DREES (2019) montrait que 65 % des adultes considèrent la société comme peu adaptée aux personnes âgées.

Cette divergence se reflète dans les politiques publiques : alors que la France investit massivement dans le développement de l’aide à domicile et des EHPAD, le Japon favorise le maintien des personnes âgées dans la communauté, avec un financement public conséquent pour la réhabilitation de logements intergénérationnels (Rapport OCDE, 2022).

Le handicap : des regards qui structurent l’inclusion

Autre exemple frappant : la perception du handicap. Ici encore, les représentations sont loin d’être universelles, et conditionnent les droits et l’accès aux services essentiels.

  • Modèle médical versus social : Dans de nombreux pays d’Afrique, le handicap reste marqué par des lectures mystiques ou médicales – une personne handicapée serait « porteuse » d’une faute, ou maudite. Ce stigmate conduit souvent à une exclusion massive : l’OMS estimait en 2018 que moins de 5 % des enfants en situation de handicap en Afrique de l’Ouest étaient scolarisés.
  • En Europe ou en Amérique du Nord, le modèle social progresse : il affirme que c’est la société, et non le corps, qui crée le handicap par l’inaccessibilité, les discriminations et la stigmatisation. Ce changement de paradigme a favorisé l’adoption de lois ambitieuses comme l’ADA aux États-Unis (1990) ou la loi « handicap » de 2005 en France, même si leur mise en œuvre demeure très inégale (Conseil de l’Europe, 2021).

Genre et diversité : l’exemple des rôles familiaux

Les représentations autour du genre, du féminin et du masculin, sont marquées par des variations majeures – déterminant la division sexuée du travail, l’accès à l’instruction, et la prise en charge du « care ».

  • Selon l’Indice mondial des écarts de genre du Forum économique mondial (2023), l’Islande, la Finlande, la Norvège et la Suède figurent en tête des pays les plus égalitaires, là où certains pays du Moyen-Orient ou d’Asie du Sud affichent des écarts persistants, notamment sur la vie professionnelle ou politique (par exemple, moins de 20 % de participation des femmes à la vie politique au Pakistan).
  • L’accès à la santé reproductive reste également l’un des marqueurs forts : alors qu’en France, 80 % des femmes utilisent une méthode contraceptive moderne (Santé publique France, 2020), le taux descend à moins de 20 % dans certains pays subsahariens, influencé par des normes religieuses et sociales (OMS, 2021).

Représentations et santé : quelles conséquences concrètes ?

Ces variations culturelles ne sont pas anodines. Elles influencent :

  • L’accès aux soins : croyances autour de la maladie mentale, stigmatisation du VIH, recours aux médecines traditionnelles ou à la biomédecine.
  • La perception du corps, de la douleur, de la mort : ainsi, en Inde ou au Nigeria, nombre de familles évitent de prononcer le mot « cancer », par superstition et peur de la stigmatisation (The Lancet, 2023).
  • L’acceptation des dispositifs publics : politiques de vaccination, prévention santé, adaptation des services aux normes culturelles – échec ou réussite dépendent souvent de la prise en compte de ces filtres.

Quand la diversité devient ressource : pistes pour transformer les pratiques

Face à ces constats, comment agir ? L’enjeu n’est pas d’homogénéiser les représentations, mais de les comprendre, pour adapter l’action sociale, urbaine et sanitaire. Quelques leviers :

  1. Former à l’interculturalité : intégrer la prise en compte des représentations dans la formation des professionnels de terrain, des élus, des architectes. Ainsi, les réseaux municipaux de Montréal consacrent une part de leur budget aux formations interculturelles obligatoires.
  2. Co-construire avec les habitants : créer des espaces de dialogue intergénérationnel et interculturel, impliquant les premiers concernés – à l’image du programme “Vieillir chez soi, ensemble” lancé à Barcelone, mêlant familles migrantes et natifs aux plans d’aménagement local.
  3. S’appuyer sur la recherche-action : mobiliser l’expertise des sciences sociales pour documenter les variations, déconstruire les préjugés et outiller les acteurs (cf. rapports du CRÉDOC sur la perception de l’âge et des inégalités en France, 2023).
  4. Valoriser les représentations positives : campagnes de sensibilisation, portraits d’aînés-acteurs, relais d’initiatives exemplaires pour transformer l’imaginaire collectif.

Des enjeux renouvelés à l’heure de la mobilité et des crises

La mondialisation, les migrations, les crises sanitaires récentes – notamment la COVID-19 – bousculent la stabilité des représentations. Les villes voient cohabiter des groupes aux héritages variés, parfois conflictuels. Ainsi, l’intégration des personnes âgées migrantes ou des minorités dans le soin et l’aménagement urbain pose de nouveaux défis : fracture linguistique, méfiance envers les institutions, absence d’espaces adaptés à la diversité des pratiques (voir le rapport du Haut Conseil à l’Intégration, 2022).

En France, 16 % des plus de 65 ans sont d’origine étrangère ou issus de l’immigration (INED, 2022) – une réalité encore peu prise en compte dans les politiques d’accueil ou le design urbain inclusif. Face à ces défis, l’adaptation des outils, la lutte contre l’âgisme et toutes formes de stigmatisation, mais aussi la reconnaissance des apports des différentes cultures s’imposent comme des leviers fondamentaux.

Vers une société attentives aux variations culturelles : l’intelligence collective en action

S’engager pour la réduction des inégalités et le vieillissement inclusif suppose d’affronter la complexité et la richesse des représentations culturelles. Ce n’est ni affaire de folklore ni de relativisme, mais de prise avec le réel. Les territoires et les porteurs de projets ont à gagner à transformer cette diversité en source d’innovation : un service public adapté, des quartiers plus accueillants, des initiatives qui tiennent compte des réalités vécues.

Repérer les différences, sortir des schémas automatiques, œuvrer à des modes de dialogue renouvelés : voilà quelques-uns des chemins ouverts à celles et ceux qui agissent, partout où l’on cherche à bâtir une communauté juste et vivable, à chaque âge, pour tous.

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